03 mars 2014

Lubezki gagne un Oscar controversé

En bref  Avec « Gravity », Lubezki gagne un Oscar controversé — le troisième après « Avatar » et « Life of Pi » pour un film d'animation numérique comportant quelques éléments live. Son travail a surtout consisté à prévisualiser des directions de lumière et à superviser le look en plaçant des projecteurs virtuels. La question se pose : est-ce encore de la cinématographie au sens traditionnel ?

Avec "Gravity" c'est en tout cas la troisième fois - après "Avatar" et "Life of Pi" - qu'un film d'animation numérique comportant quelques éléments "live" rafle la statuette de la meilleure cinématographie.

Et il est vrai que les images d'Emmanuel "Chivo" Lubezki sont somptueusement belles. Mais sur ce film, son travail a surtout consisté à prévisualiser les directions de lumières, basées sur des photos et des informations astronomiques, et à superviser le look du film en plaçant des projecteurs virtuels dans des décors numériques. Seuls les visages des comédiens ont été éclairés "à l'ancienne", au moyen d'une énorme boîte à LEDs qui projetait les environnements autour des comédiens. Une boîte que Lubezki a contribué à créer.
Peu de choses à voir avec le travail traditionnel qu'il avait par exemple assuré sur "Tree of Life", ou pour lequel ses confrères "analogiques" ont été nommés dans la même catégorie que lui.

Ceux qui font ce constat suggèrent à l'Académie (AMPAS) de créer deux récompenses "Best Cinematography" différentes, l'une destinée aux chefs op traditionnels, l'autre à ceux qui manipulent principalement des sources virtuelles.

En attendant, il faut sans doute interpréter cet Oscar 2014 de la meilleure photo comme un grand coup de chapeau à un long-métrage qui augure d'une nouvelle façon de tourner des films, dans la foulée des autres Oscars techniques que "Gravity" a remporté (effets visuels, montage, son, mixage).

Cooke se lance dans l'arène anamorphique

En bref  Cooke lance une gamme d'optiques anamorphiques fixes ouvrant toutes à 2.3. Le légendaire « Cooke Look » très doux fait merveille sur les extérieurs nuit. La lumière ne se résume pas à sa source — la manière dont elle traverse une optique et atteint un capteur fait partie intégrante de la chaîne d'image.
Emboîtant le pas à d'autres constructeurs moins prestigieux, Cooke sort une gamme d'optiques anamorphiques fixes qui ouvrent toutes à 2.3.

Le légendaire "Cooke Look" très doux fait merveille sur les extérieurs nuit filmés par John de Boorman à Londres et Patrick Blossier à Paris.

Dans ce blog j'essaie de me limiter à ne parler que de lumière, un sujet bien assez vaste en soi, mais il est évident que la manière dont la lumière traverse une optique, atteint un capteur, puis est interprétée par le matériel et le logiciel de la caméra influencent de façon significative le look final.

D'où ce petit post, pour ne pas passer sous silence l'arrivée sur le marché de ces optiques haut-de-gamme.





http://www.cookeoptics.com/l/anamorphiclens.html

Chaque optique mesure 19.5 cm de long, 11 cm de diamètre frontal et pèse un peu moins de 3 Kg.

01 mars 2014

Workshop lumière autour d'une fenêtre avec Eric Kress

En bref  Lors d'un workshop organisé par Benjamin B, le chef op danois Eric Kress reconstruit étape par étape un éclairage réaliste autour d'une fenêtre. Les directions apparentes de la lumière sont souvent trompeuses — la fenêtre est l'endroit où l'on triche le plus, prolongeant l'effet de la source naturelle tout en restant vraisemblable.
Les directions apparentes de la lumière sont souvent trompeuses, et l'un des endroits où l'on triche avec le plus d'enthousiasme se situe autour des fenêtres - et plus généralement autour des sources lumineuses apparentes - pour en prolonger l'effet tout en restant vraisemblable.

Lors d'un récent workshop organisé par l'excellent Benjamin B, le chef op danois Eric Kress reconstituait étape par étape un éclairage réaliste dans un décor de studio:




Remarquez que la nature et l'emplacement de la première source qu'il place (un "ciel" à l'extérieur de la pièce) sont directement inspirés d'une observation de conditions lumineuses naturelles. En l'occurrence un "jour blanc" crépusculaire, sans soleil direct.
Les trois autres sources servent respectivement de back, de fill et d'éclairage du décor, à l'arrière-plan. Le back (sur sa nuque) provient en l'occurrence de la réflexion de la lumière sur les tableaux derrière elle. Un Kino semble avoir été disposé à cet effet mais il reste éteint pendant les prises.
Ces trois sources imitent les effets secondaires découlant logiquement de l'hypothèse de base. "Jour blanc" implique en effet qu'aucune des sources, même secondaires, ne soit dure.

Sur les plateaux en "intérieur jour", il est fréquent de placer des sources à l'intérieur de la pièce, au-dessus des fenêtres, pour prolonger la portée de la lumière naturelle. On recourt souvent à des Kinoflos 120 en 2 ou 4 tubes, qui ont la forme et l'intensité idéale.
Ils sont parfois équipés de nids d'abeilles pour limiter leur portée.
Du fait de la proximité de ces sources additionnelles avec la source principale, leur emplacement exact - à l'intérieur de la pièce et donc irréaliste - reste indétectable pour un spectateur lambda. 

17 janvier 2014

Oscars 2014 de la photo - les finalistes

En bref  Les finalistes de l'Oscar 2014 de la meilleure photo — Le Sourd, Lubezki, Delbonnel, Papamichael, Deakins — représentent des approches radicalement différentes. « Nebraska », tourné en noir et blanc sur Alexa pour 13 millions de dollars, se retrouve en compétition avec des films aux moyens bien plus importants. La preuve que l'Oscar récompense la vision, pas le budget.















Voici les films retenus pour leur image:

The Grandmaster - Philippe Le Sourd (ci-dessus)
Gravity - Emmanuel Lubezki
Inside Llewyn Davis - Bruno Delbonnel
Nebraska - Phedon Papamichael
Prisoners - Roger Deakins

De grands noms, de beaux films extrêmement différents, que ce soit sur le plan des moyens, des technologies et du rendu à l'écran.
"Nebraska" semblait n'avoir aucune chance. Pourtant ce "petit" film tourné en Noir/Blanc sur Alexa pour 13 mio de dollars se retrouve en compétition avec des géants.
Le travail de Le Sourd est stupéfiant de beauté, celui de Lubezki pose les bases de l'avenir de la profession, et Deakins n'a encore jamais reçu d'Oscar malgré une carrière stellaire. Même si son travail sur Prisoners est plus naturaliste que d'habitude.

Avez-vous un favori? Et faudrait-il scinder l'Oscar de la meilleure photo en deux, pour que des films d'animation photoréalistes comme Gravity ne puissent pas faire ombrage à des oeuvres plus... artisanales?

La bande-annonce de Nebraska:




Podcast ASC d'une discussion avec le chef op, Phedon Papamichael (numéro 45):

07 juillet 2013

Making Of: "Sang Détour"

En bref  Making-of de « Sang Détour », un film à la qualité picturale soignée malgré un budget réduit. J'inaugure une série d'interviews avec des cinéastes dont j'apprécie le travail — des questions concrètes sur les enjeux techniques, artistiques et économiques. La preuve, une fois encore, que l'ingéniosité et la préparation comptent autant que les moyens.



Tout comme vous, je tombe de temps en temps sur des films dont la qualité picturale est particulièrement soignée, et ce malgré des budgets réduits ou un temps de tournage très limité.
Comme on peut apprendre beaucoup des expériences des autres, je vous propose d'inaugurer une nouvelle série sur ce blog: des rencontres avec des cinéastes dont j'apprécie le travail.
Mes questions sont concrètes et visent à comprendre les enjeux techniques, artistiques et économiques de chaque projet.

Il y a quelques jours j'ai découvert "Sang Détour", un spot web réalisé par Stephen Bigot et chefopé par José Gerel. J'ai particulièrement apprécié les pénombres à l'intérieur de la maison, très maîtrisées et cohérentes.
Stephen m'avait soumis le film c'est donc à lui que j'ai posé quelques questions.

En prépa, comment as-tu travaillé: Références picturales? Juste des intuitions et des envies ?

La particularité de ce projet est qu'il y avait très peu de temps pour tout boucler, il s'est passé 5 semaines entre le moment où on est venu me dire "il faut trouver un scénario pour le don du sang" et le 14 juin journée mondiale des donneurs de sang où le film devait être obligatoirement terminé.
Pour avoir déjà travaillé sur ce genre de sujet cela faisait un moment que je voulais associer vampire et don du sang, même s'il fallait faire attention à ne pas laisser une image trop sombre au final. Je voulais donc avoir une vraie rupture amusante à la fin du film, en ayant par contre un vrai film d'ambiance, avec un rendu très fiction tout le long de l'histoire, en reprenant un peu les codes du genre.
Bien que peu fan des remakes, je me souviens avoir été très agréablement surpris de "The Texas Chainsaw Massacre" en 2003, ou j'ai trouvé la lumière de Daniel Pearl très efficace, avec des bonnes ambiances dans la maison.



Le film a-t-il été storyboardé? Si oui, de quelle façon et dans quel but?

Je fais systématiquement mes storyboards sur mes films, j'ai besoin de visualiser les plans, bien sur il y a souvent des plans en plus qui sont improvisés sur le moment, mais j'aime avoir cette base du storyboard ce qui nous a aussi fait gagner du temps avec le chef op en amont et pendant le tournage.



Le décor joue un rôle essentiel. Dans quelle mesure a-t-il été modifié pour le tournage?

Je savais qu'en m'engageant dans ce type de scénario, il ne fallait pas se louper sur le lieu, c'est le personnage principal de l'histoire. Je voulais entretenir le mystère, que l'on se demande ou cette journaliste pouvait bien aller, que ces pièces vides l'isolent encore plus.
Le but était de la rendre plus vulnérable au fur et à mesure de sa progression, dans des recoins de plus en plus inquiétants. J'ai donc évité de tourner dans les pièces qui étaient aménagées et rendre le lieu le plus désert possible.
Il fallait trouver un manoir avec une belle apparence extérieure et un intérieur beaucoup plus inquiétant, ça a été un vrai casse tête mais j'ai fini par trouver.


Le recours au fog est particulièrement efficace. Comment as-tu maîtrisé cet élément?

Là c'était une évidence, dans des lieux pareils avec l'ambiance que l'on voulait mettre il fallait clairement que l'on voit la lumière, alors on a fait tourner la machine à fumée quasi en permanence. Ca a été plus délicat sur les plans de l'escalier car il y avait plus de 10 mètres de plafond et donc ça commençait à faire beaucoup en volume par rapport au matériel que l'on avait. On a aussi essayé d'utiliser la lumière naturelle lorsque le soleil voulait bien percer un peu entre les nuages et venir éclairer en faisceau certains endroits des pièces. (Photo3 et Photo4)



On voit un plancher brillant (pour en tout cas un plan) dans lequel l'action se reflète. C'est très graphique. Dans quelle mesure cela avait-il été préparé, et comment as-tu procédé?

Cette idée de mouiller le sol sur les plans du couloir vient de mon chef op, José Gerel qui est un homme de talent et qui a fait un super travail sur ce film. Je suis particulièrement content du rendu.
José m'a proposé cette possibilité lorsque j'ai fait le 2eme repérage avec lui, la coincïdence fait que lorsque nous avons visité les pièces du sous-sol du manoir, certaines avaient été inondées par le temps déplorable qu'il a fait au mois de mai, ce qui permettait de voir de façon "naturelle" le rendu avec le sol mouillé.
Pour ces scènes du couloir le sol étant bien abimé et très mat il a fallu quasiment re-humidifier le sol entre chaque plan, et avec une équipe réduite c'était du boulot en plus, tout le monde a joué le jeu et a donné un coup de main, encore merci à eux.


En combien de temps ce film a-t-il été tourné?

Trois semaines pour trouver le scénar, le lieu, faire le storyboard, le casting et monter l'équipe technique. Deux jours de tournage, quatre jours pour montage et étalo, pour au final un film d'un peu moins de 2 minutes.


Quelle caméra, quelles optiques, et pourquoi?

Une Red Scarlet avec des objectifs Canon Série L, le 24-70mm et le 70-200mm. La sensibilité n'est pas le point fort de la Scarlet, ca a été un choix plus par défaut.


Dans les grandes lignes, quel était le parc lumière?

1 HMI Cinepar 2,5KW, 3 Joker-bug 800, 2 Kinos 4 tubes de 60 et 120, 3 Fresnel 650W, 1 Fresnel 2000W


Combien de personnes dans l'équipe image?

Cinq personnes: un chef opérateur, un chef electro, un électro, une cadreuse et une assistante caméra.


Es-tu particulièrement fier d'un plan? Lequel et pourquoi?

Il y a deux plans que j'aime un peu plus que les autres, le plan de profil lorsqu'ils montent l'escalier, ça ressemble à un tableau, avec la lumière diffuse en haut des marches pour souligner leur avancée vers l'inconnu.


Et puis le 1er plan du couloir lorsque la journaliste s'avance dans celui-ci, on est vraiment dans l'esprit thriller, les reflets au sol, la lumière dans la porte du fond, les rayons de lumière à gauche de l'image, le mur dégradé à droite, j'aime l'équilibre du plan.



Un regret? Lequel, et comment t'y prendrais-tu une prochaine fois?

Au niveau matériel j'aurai aimé avoir plus de machinerie, là on avait très très peu de chose, mais il fallait faire avec un budget low-cost. Mais un beau plan de grue ne m'aurait pas déplu ;-)
Il y aussi les contraintes liées au projet en lui-même, ça reste une pub, certes une pub web avec plus de flexibilité au niveau du ton décalé ainsi que sur la durée du spot, mais j'aurai aimé pouvoir y intégrer plus de plans.


Durant le tournage, y a-t-il eu un imprévu qui t'a inspiré?

Non pas d'imprévu particulier, par contre un effet que j'aurai voulu plus percutant lorsqu'on a mis en place la scène de la révélation des dents du vampire. Avec la lumière de la pièce, et le jeu des ombres on avait l'impression qu'il manquait une incisive à notre Comte Dracula, et un vampire édenté ça ne le fait pas :-) Je me suis transformé en dentiste en post-prod en lui ajoutant une fausse dent à cette place, et puis avec l'étalonneur on a redonné à sa dentition un petit coup d'Email Diamant.


Etalonnage: quel soft? quels partis-pris?

L'étalonnage a été fait sur DaVinci, par Thibaut Petillon. Avec José nous avons décidé d'aller jusqu'au bout, j'avais un scénario dans l'esprit court et bien on a insisté en donnant un rendu très fiction à l'image, dans ses contrastes et ses teintes en décalage avec ce que l'on peut voir souvent en pub.



Qu'est-ce que ce film t'a appris, sur toi-même et sur le travail avec la lumière?

Ce film a été une expérience des plus enrichissante pour moi, j'ai eu plusieurs casquettes tout au long de ce projet, c'est stressant mais au combien intéressant. Et puis en travaillant avec une équipe, certes réduite, mais motivée et très efficace tant au niveau des techniciens que des comédiens ça a compensé le manque de moyen matériel et humain lors du tournage.
Avec ce genre de film d'ambiance ou tout est basé sur le suggéré je savais l'importance du travail de la lumière, et ça a été de suite ma priorité dans la préparation.
Même si je me suis fait plaisir avec ce scénario et de faire un film de vampire, il n'en reste pas moins qu'il y avait un film à rendre et qu'il devait fonctionner, nous sommes contents car nous avons de très bons retours et en une quinzaine de jours il a dépassé les 40.000 vues sur dailymotion.
Merci Pascal de t'être intéressé à ce projet et d'avoir pu en discuter sur ton site.


Si vous désirez me soumettre un film dont vous estimez que le travail lumière serait intéressant à partager sur ce blog: montjo (at) gmail.com

01 avril 2013

La lumière mobile

En bref  La lumière de cinéma est tributaire du temps : chaque déplacement d'acteur ou recadrage pose la question de l'optimisation. On peut opter pour plusieurs sources fixes ou une seule source mobile qui suit l'action. La lumière mobile accompagne l'acteur comme un partenaire invisible — elle exige plus d'attention mais offre une continuité que les sources fixes peinent à garantir.
Sam Kanater
Capture d'écran non étalonnée.

La lumière de cinéma est tributaire du temps: chaque fois qu'un acteur bouge ou qu'un cadre est rectifié se pose la question de l'optimisation de la lumière en fonction des nouvelles positions respectives des caméras et des protagonistes.
Le problème peut souvent être réglé par plusieurs sources fixes qui ponctuent le trajet des acteurs. Ou par une seule source dont les divers rebonds sur les murs et les autres protagonistes créent des effets techniquement satisfaisants (pour éviter les sur- et sous-ex) et convaincants du point de vue dramatique.
Mais il est parfois nécessaire de bouger les sources elles-mêmes. Elles sont alors manipulées en "live" pendant les prises.

Un cas d'école
La question d'un éclairage mobile s'est posée il y a quelques jours lors du tournage d'une courte séquence où le comédien évoluait dans un décor "difficile": plafond bas, murs réfléchissants, une seule petite fenêtre en vitrail, et seulement 3 murs utilisables. Le décor était en réalité une petite alcôve dans le lobby d'un hôtel.

Lobby hôtel Ryad Mogador Menzah, Marrakech

Le réalisateur voulait un plan mobile pour refléter l'agitation intérieure du personnage, à savoir le directeur d'une cellule anti-terroriste qui se réveille brusquement avec une intuition à propos d'un attentat imminent.

Il s'agissait d'une séquence matinale, qui impliquait un Soleil bas. Un 6kW positionné à 8 mètres de la fenêtre projetait la lumière colorée des vitraux sur le mur droite cadre, pour que le comédien puisse traverser le flux, mais aussi pour que le spectateur comprenne rapidement l'espace et les enjeux lumineux un peu particuliers. L'espace était défini par le premier plan de la séquence, un travelling avant vers le protagoniste endormi sur son canapé. Le second plan pouvait donc se permettre de jouer en "freestyle" dans cet espace.

Le premier parti-pris était donc de respecter la logique lumineuse du décor: une fenêtre colorée en contre-jour. Le second était de faire exister ces rayons lumineux, et de densifier l'atmosphère en enfumant légèrement la pièce. Cela permettait également un contrôle des contrastes.

Les pénombres vraisemblables
Restait à régler un problème lié à la latitude d'exposition du capteur: le diaph choisi pour ne pas brûler les hautes lumières ne permettait pas de "lire" les expressions du visage de l'acteur lorsqu'il tournait le dos à la fenêtre. Il me fallait un Fill pour arriver au niveau pénombre. Et vu la configuration du plateau et la mise en scène très mobile, ce Fill devait bouger en permanence. Un poly aurait été trop encombrant, et posé des problèmes de bruit en effleurant les autres techniciens (cadre, point, son). J'ai donc opté pour un Lite Panel, diffusé et recouvert de gélatines semblables à celles du vitrail, avec une dominante orange pour imiter la couleur des rebonds sur le mur rose foncé. Cette source sur batteries était manipulée par mon Chef Electro avec deux consignes: on devait croire que ce Fill provenait de rebonds du Key sur le mur latéral. Et il devait modeler le visage pour garder une certaine gamme de contrastes. Un ring light sur la caméra aurait écrasé les reliefs du visage. Cette source ne devait donc jamais être alignée avec l'objectif.



Mobilité
Le problème majeur avec les sources mobiles est qu'elles doivent paraître immobiles, au risque de perturber la perception du plan. Deux ou trois trucs sont utilisés pour fondre ces sources dans la lumière du reste du setup: elles sont le plus souvent diffusées (les ombres très floues peuvent bouger davantage que des ombres nettes avant que cela ne se remarque) et suivent l'acteur ou restent immobile par rapport à un référentiel. Par exemple, elles restent zénithales et centrées par rapport à un visage quels que soient les mouvements du visage. Elles sont souvent perchées pour éviter de projeter des ombres mobiles lorsque les protagonistes se déplacent les uns par rapport au autres.


Les oubliés de Dieu - Jawad vitrail from Pascal Montjovent on Vimeo.


Magie et piments
Les sources mobiles ont un avantage supplémentaire: elles pimentent le tournage en ajoutant un élément vivant parmi les acteurs. C'est un facteur important de motivation pour l'équipe lumière, qui participe du coup très activement à la réussite du plan. Dans ces moments, le tournage d'un film se rapproche des arts vivants et de la prestidigitation.

24 novembre 2012

Kaminski s'explique

En bref  Janusz Kaminski, comme Robert Richardson, fonde ses choix esthétiques sur ses goûts personnels plutôt que sur les critères extérieurs habituels — scénario, références du réalisateur, univers de la déco. En commentant ses dix plans préférés pour le magazine Vulture, il assume une démarche à contre-courant : la palette du cinéma est vaste, mais le style naît d'obsessions intimes.



Alors que bon nombre de chefs op affirment adapter leur esthétique en fonction de critères extérieurs (scénario, références données par le réalisateur, univers créé par la déco, ...) les choix esthétiques de Janusz Kaminski, tout comme ceux de Robert Richardson d'ailleurs, reposent avant tout sur leur goûts personnels.
Kaminski s'en explique dans un exercice intéressant proposé par le magazine Vulture: commenter ses 10 plans préférés.

Comme il le résume lui-même:
"It's a big palette, the movie screen. I dare to compare myself to painters, but I just have a bigger canvas to adapt to. If you don't like my painting, don't see the movie, you know?"

Ce lien vous mène sur Vulture: http://goo.gl/Af8Uf

D'après la bande-annonce de Lincoln, il recourt à de nombreux contre-jours, dont certains particulièrement risqués: la fumée omniprésente révèle parfois des sources placées au sol, ce qui est incongru pour un film d'époque.

Ma question: pourquoi n'osons-nous pas prendre ce genre de libertés?
J'ai 2-3 idées:
1) la peur du regard des confrères: "on sent tes sources", "c'est pas professionnel";
2) les moniteurs sur le plateau, qui permettent à chaque membre de l'équipe de donner son avis (il se trouve toujours quelqu'un pour signaler au réalisateur qu'on devine une source ou que les couleurs sont "bizarres");
3) le respect des conventions.

Sur votre prochain film: lâchez-vous. Tentez une manoeuvre inusitée. Un dérapage contrôlé. Et assumez sereinement le résultat.

En plus de révéler des sources froides - alors que les appliques dégagent une lumière chaude - le fog présent sur le plateau révèle une source droite cadre, placée au sol et masquée par un comédien. Cette source permet à Kaminski d'éclairer l'orateur debout. 


14 août 2012

VLS - la suite

En bref  Le Virtual Lighting Studio s'enrichit de nouveaux visages et de nouvelles fonctionnalités. L'exercice d'éclairer un visage à peau sombre — avec des décros froides équilibrées par un key plus chaud — illustre un défi technique souvent sous-estimé : chaque carnation réagit différemment à la lumière, et les recettes standards ne fonctionnent pas.
Le Virtual Lighting Studio dont je vous parlais il y a quelques mois a été bien étoffé depuis son lancement. D'autres visages ont été ajoutés, pour varier les difficultés: le jeune chauve a maintenant un frère jumeau chevelu, et une jeune femme et un Noir ont rejoint la galerie.

Je me suis amusé à éclairer le Noir avec des décros froides en les équilibrant avec un Key plus chaud,  et un Fill neutre qui s'ajoute à la lumière ambiante froide, sous-ex de 4 EV.
Parmi les nouvelles fonctionnalités, le partage des setups, que ce soit sur les réseaux sociaux ou comme fichier à enregistrer.
Lorsque vous désirez enregistrer un setup, vous cliquez sur l'un des carrés de la marge de droite. L'icône du lien vous permet de partager votre setup online. Par exemple, les réglages pour l'éclairage ci-dessous sont à votre disposition ici. J'imagine que si l'un d'entre vous rectifie ces réglages tous les autres verront ensuite les réglages rectifiés.

Le même modèle. Pour expérimenter avec les éclairages, j'aime bien me raconter une histoire, et contextualiser le personnage. Par exemple ici un extérieur nuit, dans un no-man's land, avec un réverbère sodium.
Je trouvais l'intensité réaliste du réverbère trop forte. C'est donc ici plutôt une lumière mentale que réaliste.
Effet renforcé par l'absence de reflet lumineux dans les yeux, ce qui isole le personnage dans ses pensées.
Il y a beaucoup à apprendre en jouant avec les lumières sur ce site.
Je vous propose de m'envoyer [montjo (at) gmail.com] des screenshots de vos résultats les plus probants, avec un commentaire sur les principaux parti-pris (ambiance recherchée, difficultés rencontrées, plan d'éclairage). Je les publierai ici.

11 juillet 2012

Contrôle des contrastes: les sols mouillés

En bref  Les sols mouillés transforment radicalement la lumière d'une scène nocturne. L'eau fait pénétrer la lumière du ciel profondément dans les zones sombres, crée des reflets qui animent les surfaces mortes. J'utilise cette technique simple — mouiller le sol — pour contrôler les contrastes dans les rues de nuit ou les grands intérieurs sombres.



J'ai pris ces deux photos à quelques jours d'écart.
L'image du bas est sans doute plus graphique et plus "pêchue", même si l'étalement de l'eau n'est pas régulier.
Il est frappant de constater à quel point la lumière du ciel pénètre profondément dans l'obscurité du tunnel.

Les rues nocturnes, les sols dans de grands intérieurs sombres, sont parfois trop ternes ou trop mats pour les besoins de la séquence. Construire des images requiert alors une gestion spéciale des contrastes, qui passe par exemple par l'humidification des sols.

Face aux brillances, les réflexes conditionnés des chefs op vont dans deux sens contradictoires.
En intérieurs, si un mur ou une porte "brille", on saute sur le spray matifiant.
Alors que lorsqu'une séquence commence par "Ext. Nuit - Rue" on appelle la régie pour faire briller l'asphalte en la recouvrant d'eau, sans même avoir été en repérages à l'endroit prévu.

Au-delà des recettes et des conventions, contrôler les brillances c'est opérer des choix radicaux qui affectent le climat d'une séquence. Les routes humides réfléchissent en effet plutôt le ciel et les lumières nocturnes, ce qui donne une importance énorme - dans la hiérarchie de l'image - à un endroit où l'oeil ne se pose pas d'habitude, le sol. La coloration spéciale des sols mouillés, leur clarté qui souvent les rend plus lumineux que le reste de l'image, permet de silhouetter les comédiens et les figurants, qui n'ont alors pas besoin de beaucoup plus de lumière pour s'imposer.



Une fois que les surfaces sont humidifiées, les sources doivent être positionnées et accessoirisées avec beaucoup plus de soin que si le sol était mat. 

Il importe de comprendre l'angulation des lumières, en considérant le sol comme un miroir. Les plongées sur le bitume révèlent des sources haut placées, hors champ, qui doivent être précisément positionnées et contrôlées.

Les sources étant visibles, il faut également se poser la question de leur forme apparente. Pour alterner harmonieusement les surfaces larges, les lignes et les points lumineux, on recourt à des sources plus ou moins larges, ou à de grands diffuseurs - ou réflecteurs.

Il faut enfin tenir compte du fait que la réverbération donne de l'importance aux sources même lointaines. Si le sol était mat, la source devrait être placée plus près de l'aire de jeu pour avoir de l'effet, alors qu'une fois le sol mouillé, c'est le reflet de la source elle-même que l'on perçoit, et non plus les effets de son faisceau.

Cette distinction est importante lorsque l'on filme des surfaces brillantes comme des carrosseries de voiture par exemple. Les reflets des sources y dessinent des formes, tandis que les faisceaux des mêmes sources, placées plus ou moins près de la carrosserie, en révéleront plus ou moins les couleurs.

J'y reviendrai avec un exemple concret.

Les 3 photos de Las Vegas sont © 2011 Peter Kun Frary 

10 juillet 2012

The Kick, un gagdet bien étudié

En bref  Le Kick, petit projecteur LED norvégien financé sur Kickstarter, concentre des innovations prometteuses : pilotage par wifi, interface intuitive, adaptation automatique à la dominante de couleurs ambiante. Un prototype de ce que pourraient être les éclairages de demain — intuitifs, connectés, à la portée de tous.



Vous avez peut-être déjà vu la campagne Kickstarter pour le financement du "Kick". Annoncé modestement comme un petit projecteur pour réussir ses photos sur iPhone, cette source à LEDs nous vient de Norvège et concentre des innovations qui pourraient en faire un prototype des éclairages de demain: pilotés par wifi au travers d'interfaces très intuitives, il propose des fonctionnalités bien pratiques.
L'une d'elles est sa faculté de s'adapter automatiquement à la dominante de couleurs présente dans la pièce, ou à l'un des sujets filmés (un visage, un mur, un vase). L'autre est de pouvoir reproduire, en temps réel et en synchro parfaite, la chroma et la luma d'une séquence de film. Sur le petit film de démo, le flicker et les couleurs du feu sont assez bluffants. Bien plus convaincants que les flickerbox traditionnelles.
Les techniques ne sont pas nouvelles. Philips avait eu recours au système pour "élargir" l'image de ses téléviseurs en colorant les murs de la pièce de la même dominante que les bords de l'image du plasma.

Bien sûr, les LEDs ne sont pas encore des sources parfaites, et les éclairages à plasma pourraient bientôt les supplanter, que ce soit en termes de coûts, d'indice de reproduction des couleurs et de déclinaisons possibles.
Mais il y a dans ce Kick des idées qui court-circuitent les solutions professionnelles (type DMX), et qui inspireront sans doute les Arri et autres Rosco.
Présentation du projet sur Kickstarter

Site officiel:
http://riftlabs.com/

09 mai 2012

Test comparatif de caméras - Zacuto montre l'exemple

En bref  Un grand test comparatif de caméras 2K+ se prépare : Alexa, EPIC, Penelope, JVC, et les derniers modèles HD. L'objectif dépasse la comparaison brute des capteurs — il s'agit de montrer comment un chef opérateur, en s'adaptant aux limites de chaque caméra, peut tirer des images très acceptables de n'importe quel outil. Après tout, c'est son métier.
Je prépare un grand test avec les principales caméras 2K+ (Alexa, EPIC, Penelope, JVC) et les derniers modèles HD (C500, F3, Canon 5D Mark III, etc.). Un test qui a pour objectif non seulement de comparer les performances des capteurs, mais aussi de montrer comment, en s'adaptant aux limites de chaque caméra, il est possible de générer des images très acceptables. Après tout, c'est le travail du chef op. J'aimerais mettre l'accent sur les possibilités de "monitoring" des valeurs luma et chroma pour chaque caméra, ainsi que les pièges à éviter tout au long du workflow jusqu'au DCP. 
Ce test sera réalisé cet été, à Paris ou en Suisse. Il est possible qu'il devienne public. Je vous tiendrai au courant.

L'année passée, Zacuto et Kessler avaient réalisé un grand test avec les caméras du moment. L'EPIC n'était pas encore sortie, ni le S-Log pour la F3 ou le Cinestyle de Technicolor pour les Canon, mais l'essentiel est bien là. Ce test m'avait échappé, et même s'il date un peu je vous recommande de regarder attentivement les 3 épisodes que j'ai encapsulés à la fin de ce post.













Cette année Zacuto reconduit l'expérience, avec une approche un peu différente. RED a déjà annoncé qu'elle ne souhaitait pas participer à ce qu'elle estime être une série de tests purement techniques. Une attitude peu compréhensible, d'autant plus que les tests 2011 comprenaient des projections en 2K devant des professionnels, qui jugeaient également au feeling.

Au banc d'essai 2011: Négatif 35mm Kodak 5213 et 5219, Arri Alexa, RED ONE M-X, Weisscam HS-2, Phantom Flex, Sony F-35, Sony F3, Panasonic AG-AF100, Canon 5D Mark II, Canon 1D Mark IV, Canon 7D et Nikon D7000.
Screengrabs & Films © Zacuto 2011

18 avril 2012

Eclairage d'un visage - le Virtual Lighting Studio

En bref  Le Virtual Lighting Studio permet de simuler l'éclairage d'un visage en temps réel. L'outil rappelle que l'éclairage d'un visage reste l'une des tâches les plus délicates : morphologie, ossature, grain de peau, climat de la scène, relation humaine avec le comédien — les paramètres sont innombrables. La technique est nécessaire, mais insuffisante sans l'intuition.
Sur certains tournages, mes doublures lumière sont des têtes de mannequins que je dispose à la hauteur des comédiens.

Eclairer un visage est une des choses les plus délicates.
Les paramètres sont nombreux: morphologie, ossature, sexe, grain et dominante de la peau, "défauts" à cacher et "qualités" à révéler, climat de la scène, temps à disposition, patience des acteurs, etc.
A cela vient s'ajouter le facteur psychologique - la relation humaine entre un chef op et un comédien.

Mais si l'on en reste à la simple physionomie, un visage est une sorte de cylindre mat, plus ou moins clair, plus ou moins "accidenté" dans lequel sont enfoncées deux sphères réfléchissantes.
En général on n'éclaire pas de la même manière des surfaces mates et des surfaces brillantes. Les nombreux éclairages doux, nécessaires à "rajeunir" ou embellir certains visages, se voient en réflexion dans les yeux et rendent le regard un peu flou - l'idéal étant qu'une seule lumière, en général le keylight, se reflète dans les yeux.

Sur l'affiche d'Iron Lady, on pouvait clairement distinguer huit sources différentes dans les yeux de Meryl Streep:



Doser les lumières qui entourent un visage relève bien souvent de la haute voltige, et certains chefs op sont connus pour être particulièrement compétents dans ce domaine.

Il existe quelques livres sur le sujet, mais rien ne vaut la pratique, ou du moins une interaction immédiate entre le choix des sources, leur positionnement, puissance, taille et couleur, et le résultat sur un sujet précis.

C'est désormais chose possible grâce à Olivier Prat, qui a développé un site online dédié à l'éclairage d'un visage, le Virtual Lighting Studio.
Doté pour l'instant d'un "modèle" à la mine un rien patibulaire, il permet d'allumer et d'éteindre des sources, de les positionner, de les colorer et diffuser, et d'en choisir la puissance. Puis de mémoriser les looks dans la marge de droite.

Le modèle est pour l'instant chauve et blanc.
Diverses pigmentations et pilosités sont à l'étude.
Cet outil vous permettra d'acquérir les bases et de tester rapidement quelques hypothèses audacieuses, comme des Fill colorés par exemple, même si l'éclairage de cinéma mobilise en réalité bien plus d'outils (mamas, drapeaux, scrims, réflecteurs, lentilles, etc.).


Vous pouvez également afficher un plan qui vous montre la disposition de vos sources autour du visage.



Le VLS, c'est par ici: http://www.zvork.fr/vls/

Merci à Ludovic Matthey pour le lien, et à Olivier Prat pour ce site qui deviendra rapidement indispensable.

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J'ai voulu aller un peu plus loin en demandant quelques précisions à Olivier Prat:

"VLS est né de la volonté de démontrer mon savoir faire dans le domaine de l'image et de mon goût pour la photo et la lumière combiné avec une solution technologique simple, que j'avais déjà développée il y a quelques années avec un collègue.
La volonté est vraiment de fournir un outil gratuit et simple à la communauté avant de peut être pouvoir en retirer un profit sous une autre forme. 
Il a été inspiré par ces logiciels d'édition de layout de lumière avec vue de dessus schématique et de quelques sites didactiques sur la lumière qui montrent les effets de certains types d'éclairage.
Tout ça est un peu vague car il y a un peu de réflexion et beaucoup d'inspirations extérieures et d'instinct dans cette idée :-) Et comme souvent, c'est aussi car la technologie le permet depuis peu de temps.
Je suis vraiment ravi que les gens se l'accaparent."

"Rien ne remplace l'interactivité pour ce qui est de l'apprentissage. Le mieux étant bien sur de manipuler physiquement les choses mais cela demande plus de moyens et de temps. 
Il y a d'ailleurs un organisme de formation aux métiers des médias situé en Australie qui m'a contacté pour savoir s'il pouvait utiliser l'outil dans le cadre de leur formation. Donc j'ai l'impression que ça répond à un besoin de ce côté-ci, ce qui est vraiment encourageant."

13 avril 2012

Couleurs ou subtilité: un dilemme européen?

En bref  Le festival indien des couleurs inspire une réflexion sur la frilosité chromatique européenne. À part quelques chefs op espagnols ou polonais, peu osent les couleurs vives. Je sors d'un tournage de fiction où les couleurs jouaient un rôle important et je m'interroge sur le bien-fondé de mes choix — avant, pendant et après le tournage. Un dilemme culturel autant qu'esthétique.


C'est en tombant sur ce beau mini docu slowmo sur le festival indien des couleurs que j'ai eu envie d'aborder ce sujet avec vous.

Je sors d'un tournage d'une fiction où les couleurs jouaient un rôle important. Je me suis posé beaucoup de questions sur le bien-fondé de certains de mes choix - avant, pendant et après le tournage.

Pas évident, en Europe, de jouer avec les couleurs de façon décomplexée. A part certains chefs op espagnols (Juan Ruiz Anchia) ou polonais (Slawomir Idziak), peu de confrères prennent le parti de jouer avec les couleurs dans toute leur expressivité. Vittorio Storaro explore depuis longtemps ce territoire, mais il évolue sur des plateaux où ses choix, du fait de sa notoriété, ne prêtent plus à controverse. 

Nos réflexes et notre culture de l'image nous poussent à la prudence. Au point que je dois me méfier de mes propres réactions face aux rushes. Je me surprends à penser qu'il serait sans doute "de bon goût" de désaturer en post. 

En attendant d'autres captures d'écran, voici deux images:

Tirée de "La Double vie de Véronique"chefopé par Idziak, c'était la référence couleur pour quelques séquences du film. Le parti-pris, choisi avec le réalisateur, était d'allouer des couleurs plutôt froides au décor et des couleurs chaudes aux personnages. 

Et voici une image tirée des rushes. La séquence comporte également des plans de face, qui raccordent avec celui-ci:

Les extérieurs sont plus ou moins intensément verts, en fonction de l'état mental du personnage.
















L'histoire tourne autour d'une fille très possessive envers sa mère. C'est un film plutôt "mental", où les choses sont vues à travers le prisme déformant de la fille.

En fonction des choix d'étalonnage, les couleurs pourraient varier légèrement, sans pour autant changer d'intensité. Par exemple, moins de jaune dans certains verts pour éviter une saturation visuelle:

Photo de contrôle en vue de référence pour l'étalonnage.
La palette chromatique était la suivante: 
- Lime et Lavender pour les décors; 
- Berry Blue pour tout ce qui était rocheux;
- Et deux ambres pour les personnages: Medium Amber pour la fille, et Dark Amber pour sa mère.

Les couleurs étaient souvent combinées par paires. Elles ont été choisies pour sembler harmonieuses en combinaisons par deux ou trois.

Certaines séquences comportaient des blancs (neutres), souvent dans les contre-jours, pour stabiliser la perception des couleurs, en fournissant une base de référence. 

Photo de plateau prise avec un iPhone.
La comédienne descendait la pente, éclairée en contre-jour.
La source derrière le pont pouvait être un éclairage urbain.
Du moins c'est l'histoire que je me suis racontée pour le justifier.
De jour, donner une couleur au ciel peut s'avérer compliqué. 
Dans quelques séquences, pour verdir les extérieurs, je déréglais les verts de la caméra, et je les compensais sur les visages en ajoutant un Full Minus Green sur les sources. Ca fonctionnait très bien.

Et vous: quelle est votre degré d'audace en matière de couleurs?