13 avril 2012

Couleurs ou subtilité: un dilemme européen?



C'est en tombant sur ce beau mini docu slowmo sur le festival indien des couleurs que j'ai eu envie d'aborder ce sujet avec vous.

Je sors d'un tournage d'une fiction où les couleurs jouaient un rôle important. Je me suis posé beaucoup de questions sur le bien-fondé de certains de mes choix - avant, pendant et après le tournage.

Pas évident, en Europe, de jouer avec les couleurs de façon décomplexée. A part certains chefs op espagnols (Juan Ruiz Anchia) ou polonais (Slawomir Idziak), peu de confrères prennent le parti de jouer avec les couleurs dans toute leur expressivité. Vittorio Storaro explore depuis longtemps ce territoire, mais il évolue sur des plateaux où ses choix, du fait de sa notoriété, ne prêtent plus à controverse. 

Nos réflexes et notre culture de l'image nous poussent à la prudence. Au point que je dois me méfier de mes propres réactions face aux rushes. Je me surprends à penser qu'il serait sans doute "de bon goût" de désaturer en post. 

En attendant d'autres captures d'écran, voici deux images:

Tirée de "La Double vie de Véronique"chefopé par Idziak, c'était la référence couleur pour quelques séquences du film. Le parti-pris, choisi avec le réalisateur, était d'allouer des couleurs plutôt froides au décor et des couleurs chaudes aux personnages. 

Et voici une image tirée des rushes. La séquence comporte également des plans de face, qui raccordent avec celui-ci:

Les extérieurs sont plus ou moins intensément verts, en fonction de l'état mental du personnage.
















L'histoire tourne autour d'une fille très possessive envers sa mère. C'est un film plutôt "mental", où les choses sont vues à travers le prisme déformant de la fille.

En fonction des choix d'étalonnage, les couleurs pourraient varier légèrement, sans pour autant changer d'intensité. Par exemple, moins de jaune dans certains verts pour éviter une saturation visuelle:

Photo de contrôle en vue de référence pour l'étalonnage.
La palette chromatique était la suivante: 
- Lime et Lavender pour les décors; 
- Berry Blue pour tout ce qui était rocheux;
- Et deux ambres pour les personnages: Medium Amber pour la fille, et Dark Amber pour sa mère.

Les couleurs étaient souvent combinées par paires. Elles ont été choisies pour sembler harmonieuses en combinaisons par deux ou trois.

Certaines séquences comportaient des blancs (neutres), souvent dans les contre-jours, pour stabiliser la perception des couleurs, en fournissant une base de référence. 

Photo de plateau prise avec un iPhone.
La comédienne descendait la pente, éclairée en contre-jour.
La source derrière le pont pouvait être un éclairage urbain.
Du moins c'est l'histoire que je me suis racontée pour le justifier.
De jour, donner une couleur au ciel peut s'avérer compliqué. 
Dans quelques séquences, pour verdir les extérieurs, je déréglais les verts de la caméra, et je les compensais sur les visages en ajoutant un Full Minus Green sur les sources. Ca fonctionnait très bien.

Et vous: quelle est votre degré d'audace en matière de couleurs?

5 commentaires:

  1. Samuel Guillemot15.4.12

    salut Pascal,
    tout d'abord merci pour ce très beau slowmo (au passage, très fort de filmer des particules de poussières, d'eau en contre plongée au grand angle sans avoir un tas de poussières et de gouttes parasites sur l'optique!!). Les couleurs sont effectivement très présentes mais font partie du décor, en tout cas on s'attend a avoir des couleurs saturées et chaudes en Inde.
    C'est moins évident à faire en europe ou la palette des couleurs est plus douce. deux solutions pour jouer la couleur: soit on force le trait sur les couleurs existantes, soit on choisit une palette pas réaliste mais assumée ce qui a été ton cas. quand cela a un sens dans la narration ça peut être efficace (ex: traffic de Soderberg) mais ça peut être gratuit et plus gênant qu'autre chose (Domino de tony Scott)
    tes choix de couleurs semblent être guidés par la psychologie de chaque personnage, ça peut donc être assez interessant pour la narration.
    petite remarque, les séquences qui jouent sur des couleurs assez chaudes et saturées dans tout le cadre et qui ne comporte pas de blanc provoquent souvent une sensation oppressante et étouffante. bien utilisé, cela peut également renforcer la narration.

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  2. Super sujet que tu nous as trouvé, j'avoue ne jamais m'être posé la question du tout couleurs. Ça m'est arrivé d'utiliser parfois une pointe de couleur vive par-ci par-là mais jamais dans l'ensemble de ma photo. Et l'idée est plutôt sexy.
    Après pour reprendre l'exemple de La Double Vie, pour les quelques images que j'en ai vu, Idziak utilise énormément le verre qui n'est pour ma part pas une couleur que j'ai tendance à balancer. Je penche généralement dans les tons chauds / froids. Très saturés certes mais ces tons qu'on connait. Ça rejoint la réflexion de Samuel sur le fait de plutôt forcer le trait sur les couleurs existantes. Alors c'est peut-être un petit grain de folie qui me manque à chaque fois pour franchir le pas, me dire "Pourquoi pas ?", ou tout simple le projet qui me donnera une baffe et où ça sera évident.

    Pour ta part Pascal, le choix pour ce film s'est-il imposé de lui-même, dès ta première lecture ou les premières réflexions ?

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  3. Je me dis souvent, quand j'aborde un nouveau projet, "A quoi bon tourner en couleurs si on n'utilise pas les couleurs?". Soit on cherche un réalisme, une sorte de neutralité, et on tourne en couleurs "par défaut", soit on exploite les vibrations particulières de chaque couleur, et des couleurs entre elles, avec ce qu'elles génèrent d'émotions.
    Mais ça me semble trop souvent un choix escamoté sous le prétexte que "tout le monde tourne en couleurs, pourquoi m'écarterais-je de la norme?".
    Sur ce film, le réalisateur voulait dans un premier temps s'approcher du Giallo, une vague de thrillers fantastiques italiens dont l'un des apôtres était Dario Argento. Un délire baroque de couleurs vives qui s'entrechoquaient.
    Je lui ai proposé de rester dans l'univers des couleurs, mais de nous référer plutôt à des films comme "La Double Vie", aussi pour d'autres raisons (la thématique du double, le budget, l'adéquation du fond et de la forme).
    Pour l'anecdote, le réal avait vu le Kieslowski sur une copie en Noir et Blanc (!!!), et il se demandait du coup ce que j'avais fumé. Par la suite, il a vu le film et on a embrayé dans cette nouvelle direction. Nous voulions garder le point de vue de la fille, pas au sens strict mais au moins métaphoriquement, en créant des ambiances qui dénotent son univers mental du moment.

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  4. Anonyme9.8.12

    Salut Pascal, j'aurai aimé savoir si pour obtenir ce vert à travers la fenêtre (la photo tirée de rush) tu trafiques la caméra et tu rattrapes le perso et le décors. Ou si tu as tout simplement gélaté la fenêtre. Ou si c'est une autre façon. ???

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  5. Christian B15.10.12

    Bonjour ; juste une petite réflexion : Beineix ne manquait pas d'audaces en matière de couleurs (je pense surout à 'Diva' et à 'La lune dans le Caniveau')...

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