04 janvier 2011

Igor au Japon - le processus de mise en lumière

De retour du Japon avec beaucoup d'images dans la tête et dans des disques durs.
Vu que tout le matériel lumière et caméra était amené d'Europe, qu'il devait être léger (les suppléments bagages coûtent un oeil), très compact et aboutir à de la HD, nous avons opté pour un 5D et un 7D accessoirisés "film". Aucun souci particulier à signaler. Tant qu'on respecte les contraintes imposées par ce type de matériel, tout se passe bien.
Les sources étaient des HMIs Dedo, des Dedos standards et quelques autres projos très compacts. Chimeras et réflecteurs (Rosco Silver, Scrim, polys) et de la bijoute complétaient la liste.
La production a cherché à louer sur place, mais en vain. Il faut dire que nous tournions à Komoro, un grand village de la province de Nagano. 
La Film Commission locale nous a beaucoup aidé, mais les différences culturelles sont telles que la production, pourtant habituée à travailler au Japon, a préféré jouer la carte de l'autonomie. Malgré une préparation méticuleuse de plusieurs mois, il semblait en définitive impossible de louer le matériel nécessaire à des prix raisonnables.

Je vous propose d'étudier la genèse d'une séquence de cérémonie du thé, tournée le premier jour.
La veille, nous avions assisté à une cérémonie complète, expliquée par une spécialiste. La réalisatrice et moi avions alors déterminé l'emplacement des comédiens.

Une partie de l'équipe du film assiste à la cérémonie.
A droite, l'un des comédiens dans un kimono qui rimait avec "moirage".
Le lendemain nous avons découvert le décor, construit dans une ancienne scierie. 
La scierie, que nous avons immédiatement baptisée "Studios Universal".
Le décor était appuyé à une petite fenêtre de la scierie. Mais la direction de la lumière ne correspondait pas à ce que j'avais en tête pour cette séquence. Nous avons donc commencé par obscurcir cette ouverture, pour partir de zéro.


Mon raisonnement pour le placement des lumières était le suivant:

1. cette séquence est un intérieur jour, qui doit raccorder avec une fin d'après-midi que nous tournerons dans 2-3 jours en extérieurs;
2. la météo dans 2-3 jours prévoit un ciel très variable, mais avec du soleil;
3. cette séquence raconte une cérémonie du thé qui commence bien mais qui dérape - le décalage progressif entre une lumière toujours sereine et la panique qui gagne les participants me semble une option intéressante; 
4. j'opte donc pour un soleil proche de l'horizon, aux teintes chaudes; je sais également que cette séquence sera l'un des moments les moins réalistes du film. C'est donc l'occasion ou jamais de recourir à une lumière un peu plus "fictionnelle".
5. reste à déterminer la direction principale de la lumière. Pour ceci, j'assiste à une mise en place dans le décor. 

Avec la réalisatrice, nous déterminons l'angle du "master". Les 3 Japonais seront assis à droite de la table, et le "Blanc" au fond du décor. La première constatation est qu'il n'y a pas de source lumineuse dans le champ. 

Petit test de cadre du Master avant d'installer les caméras.
Le film sera exploité en 2.35 mais j'ai préservé un cadre 16/9
pour une diffusion TV conservatrice.
Je cadre donc en "Common Top"
J'ai l'intuition que les visages des Japonais devraient être éclairés à contre-jour, depuis la droite cadre, ce qui impliquerait que la lumière frappe le Blanc plus frontalement, comme pour le rendre plus vulnérable.  Après tout les Japonais sont à l'affût du moindre faux-pas. 

Est-ce que ça tient? Oui, la géométrie de la pièce autorise ce genre de libertés: il pourrait y avoir des paravents très lumineux juste hors-champ, droite cadre. On les découvrirait dans les contre-champs, et ils donneraient du peps à l'image.

Je me dis alors qu'une autre lumière devrait frapper le visage du Blanc depuis une autre direction, diamétralement opposée à la première, ce qui soulignerait le tiraillement entre ses origines européennes et son souci de maîtriser une cérémonie du thé japonaise. Cette lumière proviendrait donc d'une "fenêtre" imaginaire, gauche cadre. Le découpage de la séquence m'assurait qu'on ne la verrait jamais dans le cadre.

Or, cette "fenêtre" éclairerait logiquement les Japonais de face.
Deux avantages: leurs visages seraient plus lisibles - après tout il s'agit d'une comédie et leurs mines atterrées méritent d'être vues - et cette lumière unique sur les Japonais contrasterait bien avec la double lumière sur le visage du Blanc.
Un désavantage: la direction de cette source aplatirait l'image dans les gros plans de face des Japonais. Je note donc que cette "fenêtre" va devoir se balader en fonction de la position de la caméra, pour attaquer les visages le plus latéralement possible sans tomber dans le faux raccord.

Les sources les plus puissantes seront donc disposées pour faire office de contre-jour (une source diffusée en direction des nuques des Japonais, une autre qui lèche les meubles à l'arrière-plan).
Les sources plus douces et/ou variables serviront sur le plateau, la "fenêtre" imaginaire étant une Chimera placée au sol, comme si la lumière entrait par un grand soupirail. 
La diagonale entre le 2 sources principales (les rayons directs du soleil qui entrent par le haut à droite, et leur réflexion imaginaire qui baigne le bas gauche du cadre) donnent à l'image un équilibre vraisemblable à défaut d'être réaliste. 

Voici quelques images tirées des rushes non étalonnés. Ces captures d'écran ont été faites sur place pour vous, et ne proviennent pas forcément des prises qui seront gardées au montage.
Notez qu'une bonne partie du travail de colorimétrie a été fait sur le plateau et dans les caméras, puisque le codec qu'elles utilisent ne permet pas de grosses manipulations en post sans dégrader les images.

Les dernières retouches ont consisté à dégrader la lumière en haut des murs,
et à réduire l'importance de la calvitie du "Blanc" à l'aide de drapeaux et de mamas.
La "fenêtre" gauche cadre éclaire un peu trop les tatamis et la jambe du "Blanc".
Ce genre de correction prendra moins de temps en post-prod que sur le plateau.

Lorsque les Japonais dévisagent le "Blanc", l'éclairage contrasté sur leurs visages
souligne leurs arrière-pensées à son encontre.
Notez que dans cette prise le visage du Blanc est trop sombre (une source avait sans doute bougé).
Si ce plan était gardé, à l'étalonnage son visage serait sans doute éclairci pour raccorder avec les contre-champs.
Au fond de l'image, une cavité dorée qui renferme un Bouddha m'a donné l'occasion de rappeler l'atmosphère lumineuse du reste de la pièce, pour que ce plan semble raccorder avec les autres. 
D'autres photos seront publiées sur ce blog.
Un grand merci à mon chef électro Greg Bindschedler pour son aide précieuse, et à Kevin Haefelin, premier assistant méticuleux.

Images du film: © REC Productions

10 commentaires:

  1. Anonyme4.1.11

    J'aime beaucoup toute la réflexion et la ligne de conduite judicieuse de tes choix pour les images que tu présentes.

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  2. Mario4.1.11

    N'y aurait-il pas une petite erreur entre gauche cadre et droite cadre dans la phrase "J'ai l'intuition que les visages des Japonais devraient être éclairés à contre-jour, depuis la gauche cadre ..." ?
    En tout cas, merci beaucoup pour cette explication vraiment intéressante, comme tout le blog d'ailleurs !

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  3. Bien vu Mario, c'est corrigé. Merci. A force de vouloir préciser chaque détail du raisonnement, on passe sur de grosses erreurs sans s'en apercevoir...

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  4. Kinan4.1.11

    Excellent article. Pour un étudiant c'est du caviar d'avoir tout le cheminement en amont, qui aboutit au placement des sources.

    Merci beaucoup.

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  5. Fred5.1.11

    Oui, merci beaucoup, c'est très enrichissant !
    Comment avez-vous résolu le problème du moiré du kimono ???

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  6. @Fred Avec un filtre anti-moirage. Tu connais pas? Normal, ça n'existe pas. Mais on pourrait lancer la rumeur sur le web, comme le gars qui a prétendu générer du 4K avec un Canon ;-) On vendrait ces filtres (du simple verre optique) et on ferait fortune en une semaine, avec une vidéo bidon mais convaincante sur YouTube. Et on prendrait notre retraite au Costa Rica. Partant?
    Pour le kimono, on a veillé à ne pas le filmer de trop loin de façon que les lignes ne descendent pas en-dessous du pixel, et on fera attention dans les formats de sortie pour que ce problème soit réduit au minimum.
    En fait, les gens de la Commission du Film de Komoro avaient fait du zèle en faisant fabriquer des tasses de thé avec le même motif que le kimono. Quand le problème du moirage a été évoqué, il était trop tard pour changer le kimono. Et on risquait un conflit diplomatique... La réalisatrice a préféré abdiquer.

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  7. Victor8.1.11

    Une merveille à lire =)

    Quel est le soft (iPhone j'imagine ?) pour le chercheur de champ ?

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  8. Merci Victor. C'est Artemis sur iPhone. Étonnamment précis.

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  9. Bonjour, j'aurais aimé savoir si vous avez utilisé Magic Lantern sur le 5D pour en améliorer les perfs ? Si oui, quel est votre retour d'expérience ?

    Un grand merci et bonne continuation.

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  10. Personnellement, je trouve toujours un peu risqué d'utiliser un logiciel en phase bêta sur une production professionnelle. Et ce d'autant plus que l'un des deux appareils n'aurait pas pu en être équipé. Donc j'ai préféré utiliser les firmwares natifs des deux appareils.

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