01 avril 2013

La lumière mobile

Sam Kanater
Capture d'écran non étalonnée.

La lumière de cinéma est tributaire du temps: chaque fois qu'un acteur bouge ou qu'un cadre est rectifié se pose la question de l'optimisation de la lumière en fonction des nouvelles positions respectives des caméras et des protagonistes.
Le problème peut souvent être réglé par plusieurs sources fixes qui ponctuent le trajet des acteurs. Ou par une seule source dont les divers rebonds sur les murs et les autres protagonistes créent des effets techniquement satisfaisants (pour éviter les sur- et sous-ex) et convaincants du point de vue dramatique.
Mais il est parfois nécessaire de bouger les sources elles-mêmes. Elles sont alors manipulées en "live" pendant les prises.

Un cas d'école
La question d'un éclairage mobile s'est posée il y a quelques jours lors du tournage d'une courte séquence où le comédien évoluait dans un décor "difficile": plafond bas, murs réfléchissants, une seule petite fenêtre en vitrail, et seulement 3 murs utilisables. Le décor était en réalité une petite alcôve dans le lobby d'un hôtel.

Lobby hôtel Ryad Mogador Menzah, Marrakech

Le réalisateur voulait un plan mobile pour refléter l'agitation intérieure du personnage, à savoir le directeur d'une cellule anti-terroriste qui se réveille brusquement avec une intuition à propos d'un attentat imminent.

Il s'agissait d'une séquence matinale, qui impliquait un Soleil bas. Un 6kW positionné à 8 mètres de la fenêtre projetait la lumière colorée des vitraux sur le mur droite cadre, pour que le comédien puisse traverser le flux, mais aussi pour que le spectateur comprenne rapidement l'espace et les enjeux lumineux un peu particuliers. L'espace était défini par le premier plan de la séquence, un travelling avant vers le protagoniste endormi sur son canapé. Le second plan pouvait donc se permettre de jouer en "freestyle" dans cet espace.

Le premier parti-pris était donc de respecter la logique lumineuse du décor: une fenêtre colorée en contre-jour. Le second était de faire exister ces rayons lumineux, et de densifier l'atmosphère en enfumant légèrement la pièce. Cela permettait également un contrôle des contrastes.

Les pénombres vraisemblables
Restait à régler un problème lié à la latitude d'exposition du capteur: le diaph choisi pour ne pas brûler les hautes lumières ne permettait pas de "lire" les expressions du visage de l'acteur lorsqu'il tournait le dos à la fenêtre. Il me fallait un Fill pour arriver au niveau pénombre. Et vu la configuration du plateau et la mise en scène très mobile, ce Fill devait bouger en permanence. Un poly aurait été trop encombrant, et posé des problèmes de bruit en effleurant les autres techniciens (cadre, point, son). J'ai donc opté pour un Lite Panel, diffusé et recouvert de gélatines semblables à celles du vitrail, avec une dominante orange pour imiter la couleur des rebonds sur le mur rose foncé. Cette source sur batteries était manipulée par mon Chef Electro avec deux consignes: on devait croire que ce Fill provenait de rebonds du Key sur le mur latéral. Et il devait modeler le visage pour garder une certaine gamme de contrastes. Un ring light sur la caméra aurait écrasé les reliefs du visage. Cette source ne devait donc jamais être alignée avec l'objectif.



Mobilité
Le problème majeur avec les sources mobiles est qu'elles doivent paraître immobiles, au risque de perturber la perception du plan. Deux ou trois trucs sont utilisés pour fondre ces sources dans la lumière du reste du setup: elles sont le plus souvent diffusées (les ombres très floues peuvent bouger davantage que des ombres nettes avant que cela ne se remarque) et suivent l'acteur ou restent immobile par rapport à un référentiel. Par exemple, elles restent zénithales et centrées par rapport à un visage quels que soient les mouvements du visage. Elles sont souvent perchées pour éviter de projeter des ombres mobiles lorsque les protagonistes se déplacent les uns par rapport au autres.



Magie et piments
Les sources mobiles ont un avantage supplémentaire: elles pimentent le tournage en ajoutant un élément vivant parmi les acteurs. C'est un facteur important de motivation pour l'équipe lumière, qui participe du coup très activement à la réussite du plan. Dans ces moments, le tournage d'un film se rapproche des arts vivants et de la prestidigitation.

6 commentaires:

  1. Comme toujours, très intéressant.
    Et c'est donc un choix artistique de ne pas rattraper le visage sur la dernière partie du plan, lorsque le comédien passe à gauche ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Dom. Pour 3 raisons:
      - dramatiquement, il me semblait opportun que la décision grave que le personnage prend l'amène vers les ténèbres;
      - logiquement, puisqu'il se dirige loin de la fenêtre;
      - la séquence suivante sera très claire, et je voulais jouer sur l'éblouissement du spectateur avec cette séquence sombre.

      Supprimer
  2. J'ai l'impression qu'on voit l'ombre d'un technicien sur le mur gauche à 0:13 non?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Possible si on scrute attentivement les images. Cette prise ne sera pas forcément celle qui sera retenue. Je l'ai montrée pour que tu puisses te rendre compte du résultat., plutôt que d'en rester au making of.

      Supprimer
  3. Toujours très intéressant ce blog, bien que trop rare d'actualisation. Les chefs op et directeurs photo sont les vrais maitres de la lumière...

    RépondreSupprimer
  4. Merci Pascal pour tes post extraordinairement pédagogiques et inspirants qui me sont toujours très utiles avec mes étudiants lors de nos ateliers d'éclairage.

    RépondreSupprimer

Pour vous aider à publier votre commentaire, voici la marche à suivre:

1) Ecrivez votre texte dans le formulaire de saisie ci-dessous
2) En dessous de Choisir une identité, cocher Nom/URL
3) Saisir votre nom (ou pseudo) après l'intitulé Nom
4) Cliquer sur Publier commentaire

Merci pour votre contribution!