11 février 2026

Roger Deakins publie ses mémoires, et s'inquiète pour l'avenir du métier



Reflections: On Cinematography, cosigné avec sa femme et collaboratrice James Ellis Deakins, vient de paraître au Royaume-Uni chez Octopus (après une sortie américaine chez Grand Central Publishing en novembre 2025).

Le livre n'a rien d'une autobiographie à la hollywoodienne. C'est un parcours de fabricant raconté de l'intérieur : l'enfance à Torquay dans le Devon, le ciné-club de province où le jeune Roger découvre Alphaville sur un projecteur 16 mm, les documentaires tournés seul avec un preneur de son — au Zimbabwe pendant la guerre d'indépendance, en mer avec le navigateur John Ridgway —, les clips pour Eric Clapton, Meat Loaf et Marvin Gaye, puis le saut vers le long métrage avec 1984 de Michael Radford, le premier plateau où il se dit : « Comment je suis arrivé là ? J'en veux encore. »

Le livre regorge de croquis, schémas d'éclairage et notes d'exposition jamais publiés — des plans pour la scène de croix brûlée par le Klan dans O Brother, Where Art Thou? aux positions de caméra sur le toit de K dans Blade Runner 2049. Un outil de travail autant qu'un récit de vie.

Seize nominations à l'Oscar, deux statuettes (Blade Runner 2049, 1917), cinq BAFTA, un titre de chevalier : la carrière de Deakins traverse cinq décennies, douze films avec les frères Coen depuis Barton Fink en 1991, des collaborations au long cours avec Sam Mendes (de Jarhead à Empire of Light) et Denis Villeneuve (Prisoners, Sicario, Blade Runner 2049).

Deakins et sa femme ont accordé une interview à Rebecca Liu du Guardian à l'occasion de la sortie britannique des Mémoires. Deakins y confie sa nostalgie pour les films portés par leurs personnages — des œuvres comme Hud de Martin Ritt, photographié par James Wong Howe, qu'aucun studio ne produirait aujourd'hui. Il pointe la surenchère technologique : drones utilisés par paresse pour les plans larges, lens flare de complaisance, montage épileptique, fonds verts qui dispensent d'éclairer un plan. La cinématographie comme art de raconter par le cadre et la lumière serait en train de se dissoudre dans la post-production. James Deakins résume : les producteurs ne veulent plus consacrer de temps à l'éclairage, parce que si l'image est visible, elle est considérée comme acquise.


Ce constat ne verse pourtant pas dans l'amertume. Le livre lui-même en est la preuve contraire : Deakins y partage généreusement sa méthode, prolongeant le travail pédagogique du podcast Team Deakins et de son site web où il met depuis des années à disposition plans de travail et documents de préparation. Il reçoit sur le forum des étudiants qui cherchent de l'aide pour leurs projets scolaires. Sa conviction reste intacte : la préparation minutieuse libère le tournage plutôt qu'elle ne le fige, et les accidents heureux ne surviennent que lorsqu'on maîtrise les fondamentaux. Il y a d'ailleurs dans l'interview une anecdote qui vaut profession de foi : un maçon du Dartmoor empilant des pierres sans mortier, amoureux de son geste. « C'est ça, la vie, non ? Il faut aimer ce qu'on fait, quel que soit le métier. »

Le diagnostic de Deakins mérite qu'on s'y arrête, précisément parce qu'il émane d'un praticien, pas d'un commentateur. Quand un directeur de la photographie de cette envergure affirme que le métier se dérobe sous les pieds de ceux qui l'exercent, la question concerne chacun d'entre nous.

La technologie numérique rend-elle vraiment l'éclairage superflu, ou simplement moins visible pour ceux qui ne savent pas regarder ? Le savoir-faire du chef opérateur peut-il survivre à la dissolution de la frontière entre tournage et post-production ? Et que reste-t-il d'un métier quand l'industrie qui le porte cesse de valoriser ce qui le définit ?

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